Chapitre 6
Tout, dehors, paraissait miraculeux. L’odeur de l’herbe, de la forêt. Le ciel d’un bleu étincelant. La moindre fougère, la mousse sur le rocher, le vol des oiseaux, la brise sur leurs visages. La nature semblait déployer tous ses charmes pour leur retour à la surface et à la vie.
La faim, la fatigue, la fièvre, tout fut oublié tandis qu’il respiraient l’air pur comme un élixir.
Mîn se laissa tomber sur un rocher. Son visage était d’une pâleur extrême, il tremblait, mais il était vivant et conscient de son environnement. Il commença à rire et ne put s’arrêter ; Arekh le regarda, se demandant si les spasmes irrésistibles n’allaient pas rouvrir sa blessure. Marikani fit deux pas vers un arbre et observa les branches, comme si elle voulait grimper.
— Que faites-vous ? demanda Arekh.
Sa voix lui parut faible dans l’immensité du paysage et il dut répéter la question.
— Je veux essayer de voir où nous sommes, croassa la jeune femme. (Elle s’éclaircit la gorge avant de reprendre.) Essayer de m’orienter…
Elle mit un pied sur une première branche, puis vacilla d’épuisement et se rattrapa au tronc. Arekh réprima un geste pour l’aider. Marikani se mordit les lèvres, et recommença à monter.
Liénor regardait autour d’elle, son visage toujours maculé d’hématomes. Il n’y avait aucune trace de peur dans ses yeux.
Arekh ressentait lui aussi une impression de sécurité. Ils étaient loin, très loin de leur point de départ. La neige avait disparu et la végétation dense prouvait qu’ils étaient bien plus bas que le col des Berbereïs. Mais il n’y avait pas que ça. Les crêtes au loin dessinaient une dentelle inconnue. Même les couleurs étaient différentes : des fougères bleutées constellaient les pentes ; les arbres avaient des nuances vert-de-gris.
— Nous avons dû dévier vers l’ouest, dit Arekh.
— Oui, dit Liénor, et je crois que…
Elle s’interrompit en voyant Arekh derrière elle, puis, après un regard froid, elle se dirigea vers l’arbre où Marikani grimpait toujours.
— Je crois reconnaître le Pic des Cieux, cria-t-elle à l’intention de sa maîtresse.
— Tu es sûre ?
— Oui, et la vue de la vallée m’est familière… Plus à l’ouest, là-bas… Près du fleuve…
Arekh n’attendit pas la réponse de Marikani ; il s’enfonça dans les bois à la recherche de nourriture. L’euphorie née du ciel bleu ne les soutiendrait qu’un moment. Si le soleil se couchait sans qu’ils aient mangé, le froid et l’épuisement finiraient par avoir raison d’eux.
Il revint avec un écureuil trouvé blessé, qu’il avait achevé en le cognant sur un tronc, une réserve de baies grises dont il ignorait le nom mais qu’il savait comestibles… et surtout, plus de trois kilos de maragnes dans sa chemise.
En d’autres circonstances, leur odeur un peu âcre lui aurait donné envie de vomir, là, il ne pouvait attendre. D’ailleurs, Arekh n’eut pas plus tôt laissé tomber sa récolte près de Mîn que Liénor commença à rassembler du bois pour faire du feu. Arekh ne l’arrêta pas. Il se fichait d’attirer l’attention. Si des chiens faisaient leur apparition, il les mangerait.
Mîn descendit de son rocher, attiré par l’odeur. Liénor et Arekh se jetèrent sur la nourriture sans un mot, décortiquant les maragnes grillées et les avalant presque sans les mâcher. Arekh mit un moment à réaliser que Marikani ne mangeait pas. Son regard était perdu vers les cimes.
— Aya Marikani ? Le repas n’est pas à votre goût ?
Son ironie tombait à plat. Il était trop fatigué.
— Elle réfléchit, dit froidement Liénor.
— Je vois ça.
Marikani se tourna vers Arekh.
— Voici le Pic des Cieux, dit-elle en désignant un mont rocheux, au sud. À une vingtaine de lieues à l’est, dans la montagne, se trouve le Palais d’Été d’Harabec. Liénor et moi connaissons la région par cœur, ajouta-t-elle, une lueur dans les yeux. C’est ici que nous avons été élevées.
Arekh scruta le lointain paysage, sans voir autre chose que la forêt. Plus bas, dans une vallée, un éclair argenté trahissait la présence d’un fleuve.
— Dans la montagne ? (Il tenta d’estimer les distances. Si ce fleuve était le Liam, un des affluents du Joar, alors…) Nous ne sommes pas dans le territoire d’Harabec. Les Kiraniens n’ont-ils pas revendiqué cette terre ?
Marikani haussa les épaules.
— Personne n’habite là. Pendant cinq siècles, la région est restée sous la protection du Grand Temple d’Arrethas, et donc d’Harabec. Le Palais d’Été a été construit il y a six cents ans, et il est vite devenu à la mode. Quelques mois après mon arrivée à la cour, nous avons perdu une bataille contre l’émir et ces montagnes sont passées officiellement sous son contrôle… mais je ne crois pas qu’un de ses soldats ait jamais mis le pied ici. Ensuite, les Kiraniens l’ont rachetée… puis perdue… Le Palais d’Été a été abandonné ; les enfants et les serviteurs ont réintégré la cour. Mais j’ai laissé une troupe de cinquante hommes là-bas, dit-elle avec un pâle sourire. Au cas où.
— Et vous voulez essayer de les rejoindre ? demanda Arekh. Cela vous éloignerait considérablement de votre chemin. Mais vous avez déjà perdu tant de temps…
Marikani commença à décortiquer une maragne.
— Nous ne sommes plus vraiment pressées. Hein, Liénor ?
La jeune femme hocha la tête, amusée.
— Nous aurions mis sept jours par la route, avec de bons chevaux, pour arriver au nord d’Harabec. Je crois que nous avons fait le détour le plus long de l’histoire.
Arekh haussa les épaules. Pourquoi pas ?
— Cinquante soldats à vos côtés et la situation prend un autre tour.
— Je pense surtout à la nourriture, soupira Marikani. Et aux lits. Vous imaginez… un lit ? Avec des oreillers de plumes ?
Arekh regarda Mîn. Il avait avalé deux maragnes ; ses mains tremblaient. Il ne survivrait sans doute pas au voyage…
… D’un autre côté, Arekh l’avait déjà donné pour mort tant de fois qu’il refusait de faire des prédictions. Mais il n’y avait pas que Mîn. Survivraient-ils, eux aussi, à une nouvelle interminable marche, en ne mangeant que des fruits des bois, des racines et des maragnes s’ils avaient de la chance ?
Quelle autre solution avaient-ils ? La tête d’Arekh était douloureuse ; il avait du mal à réfléchir. L’épuisement le rendait fataliste.
— C’est vous qui connaissez les lieux, dit-il. Combien de temps mettrons-nous ?
Marikani reprit une maragne.
— Moins de trois jours, j’espère.
Neuf jours plus tard, ils descendaient un petit chemin herbeux, entouré de hauts buissons constellés de minuscules fleurs blanches et roses. Le ciel était bleu et l’atmosphère fraîche, sans excès. Une petite brise se levait parfois, apportant avec elle l’odeur sucrée des baies noires. Le contraste était frappant entre l’état de leur groupe et la gaieté discrète mais sereine de l’endroit où avait été construit, des siècles auparavant, le Palais d’Été d’Harabec. Dans les tunnels, ils ne s’étaient pas rendus compte à quel point ils étaient sales, hagards, leurs vêtements déchirés et puants, leur saleté indescriptible. Ici, dans les couleurs fraîches de la nature, dans la brise parfumée, ils avaient l’impression de déparer, de gâcher le paysage.
Mîn n’était presque plus conscient et ils le soutenaient à tour de rôle. Une immense faiblesse s’était emparée des trois autres, qui trébuchaient au moindre caillou, et tremblaient de froid malgré la chaleur relative.
Le sentier tourna et descendit, arrivant devant un haut mur de pierre recouvert de lierre et de plantes grimpantes. Il longea la muraille un moment avant d’arriver à une petite grille cassée, qui grinçait dans le vent.
— Une des entrées secondaires nord-est, expliqua Marikani. J’ai souvent joué à cache-cache dans le potager. Liénor, tu te souviens ? La brèche dans le mur ?
Liénor était trop épuisée pour faire autre chose que hocher brièvement la tête.
La grille céda pour de bon sous la poussée d’Arekh et tomba sur un buisson d’orties. Ils avancèrent dans l’ancien potager envahi par les mauvaises herbes. Certains plants de légumes avaient vaillamment résisté, bravant les années et leurs adversaires pour croître et multiplier : on voyait çà et là de lourds tubercules jaunes ainsi que les formes rondes et chaleureuses des citrouilles et des sinatas. Des arbres fruitiers, pour l’instant dépourvus de feuilles, étaient protégés par de petites barrières en bois dont la propreté trahissait une présence humaine.
Le bâtiment lui-même apparut enfin… Le Palais d’Été, ou du moins ce que Marikani appelait l’aile nord, une grande architecture de pierre claire, à un seul étage, aux hautes et larges fenêtres fermées par des volets de bois. Il leur fallut marcher pendant dix bonnes minutes – le sentier, descendant, s’élargissant et se recouvrant de gravier, se paraît des lambeaux d’une noblesse depuis longtemps oubliée – avant d’arriver dans le jardin proprement dit.
Autour d’eux, le paysage était encore d’une beauté déroutante. Arekh pensa au passage du col, alors qu’ils étaient poursuivis par les chiens… Pourquoi fallait-il que la nature leur dévoile ses splendeurs à des moments où il leur était presque impossible de l’apprécier ?
Derrière eux, les pentes herbeuses et fertiles. Devant, le plateau où avait été construit le palais s’interrompait subitement, pour donner sur le vide, et au loin s’élevaient les silhouettes lointaines des montagnes bleues et les écharpes de brume montant du fleuve dans les plaines de l’ouest.
Une grande étendue de gravier marquait l’entrée de l’aile nord. Marikani, qui avait paru reprendre vie en redécouvrant le potager, s’immobilisa et regarda autour d’elle.
— Où sont les soldats ? Nous aurions dû en voir…
— L’armée d’Harabec pourrait travailler sa vigilance, railla Arekh.
Liénor protesta.
— Ils sont coupés du monde depuis des années.
Elle aussi avait retrouvé ses couleurs. Le rose aux joues, elle humait l’air pétillant de quelques gouttelettes de pluie.
— C’est si bon de se retrouver là, soupira-t-elle, et Marikani se retourna pour lui jeter un regard presque tendre.
Les deux femmes échangèrent un sourire plein de mélancolie, trahissant une affection dont Arekh se sentit encore jaloux.
— Qui êtes-vous ? !
La voix derrière eux tremblait de crainte et de colère.
Un homme entre deux âges, une bêche à la main, les regardait, ébahi. Ses habits étaient usés et rongés jusqu’à la corde, mais il ne paraissait pas mal nourri.
Il y eut un long silence. Marikani approcha de l’homme, pas à pas, hésitante. Même Mîn leva les yeux, comme si la rencontre était capitale, pour une raison inconnue.
Arekh réalisa qu’il n’avait jamais vu Marikani en compagnie de citoyens de son royaume. Comment se conduisaient-ils envers elle ? Comment se conduisait-elle avec eux ? Et si l’homme ne la connaissait pas ? Elle n’avait aucun moyen de prouver son identité.
— Loher ? dit enfin la jeune femme.
Le visage de l’inconnu changea. Il recula d’un pas.
— Ayashinata ? Ayashinata Marikani ?
— Loher, c’est bien toi ? (Seul le silence lui répondit et Marikani reprit :) Par les dieux, tu n’as pas vieilli… Je te revois encore, engageant tous les enfants du palais pour fouler le raisin…
— Ayashinata Marikani, répéta l’homme avant de mettre un genou en terre.
Mais si le geste était formel, ses yeux ne la quittaient pas, cherchant une explication, luttant pour faire disparaître ce qui ne pouvait être qu’une illusion.
— Que… Que faites-vous là ? N’êtes-vous pas à Harabec ?
— Vous n’avez pas souvent de nouvelles de l’extérieur, je vois, dit Marikani en souriant. Les soldats ne vont-ils pas se ravitailler aux Cités Libres, parfois ?
Loher se releva.
— Les soldats ?
Un court silence suivit.
Arekh ne fut même pas surpris. Le Palais était désert, il l’avait compris dès qu’il avait mis le pied sur les graviers. L’endroit n’avait pas une aura habitée. On sentait le silence filtrer des fenêtres, l’abandon peser dans l’air.
Marikani ne répondit pas tout de suite. À quoi aurait-il servi de s’étonner, de protester ? S’il n’y avait pas de soldats, il n’y avait pas de soldats. Faire une scène était inutile.
Soudain, sous le regard étonné de Loher, elle se dirigea vers un banc et s’assit. Liénor et Mîn se laissèrent tomber dans l’herbe. Arekh ne bougea pas ; s’il s’asseyait, il ne pourrait sans doute pas se relever.
— Les soldats ont été rappelés il y a quatre ans, expliqua Loher. Par un ordre de Banh, signé de vous. L’officier a dit que vous aviez sans doute besoin d’eux sur la frontière est. Vous ne vous souvenez pas, ayashinata ?
— Non, soupira Marikani. Enfin… Si. Peut-être. (Elle eut un petit rire.) L’escarmouche des plateaux. C’était une bonne décision, nous avions sûrement plus besoin d’hommes là-bas qu’ici… Qui reste-t-il au Palais, Loher ?
— Avec moi ? Eh bien, ma femme, Merue, que vous connaissez bien… Et dame Rhyse… (Marikani fronça les sourcils et Loher rajouta :) Votre tutrice de musique, ayashinata. Elle est très âgée… et aveugle maintenant. Elle a refusé de partir, quand tout le monde a évacué… Elle a dit qu’elle n’avait pas peur, que les soldats de l’émir pouvaient venir, ils s’en fichaient. Bien sûr, ils ne sont jamais venus. Je suis sûr que vous vous souvenez de dame Rhyse…
Liénor se leva soudain et s’approcha. Elle observa Arekh un instant, le visage sombre, comme si une idée nouvelle et inquiétante venait de lui traverser l’esprit. Celui-ci lui rendit son regard sans comprendre.
— Très bien… Très bien. Et puis, je me fiche des soldats, dit Marikani avec un nouveau rire, frisant presque l’hystérie. Avez-vous à manger ?
— Que les dieux me pardonnent, pas grand-chose, répondit Loher effrayé. Du ragoût de lapin aux sinatas et aux herbes… De la soupe… Du jambon fumé, des saucisses, des pommes… Des œufs, du fromage, mais fait par ma femme, et puis du pain, bien sûr… Et toutes sortes de pâtés… Rien qui ne convienne à Votre Majesté, je le crains…
Marikani eut un nouveau rire et Arekh sourit presque gentiment.
— Ne vous inquiétez pas, dit-il en avançant vers l’homme étonné. Votre menu est frugal, sans doute, mais je suis certain que pour une fois, Sa Majesté et sa suite accepteront de s’en contenter.
Les jours suivants furent calmes et lumineux, encadrés par le bleu fumeux des montagnes. Arekh les passa, comme les autres, à errer dans les couloirs du palais, à se reposer dans d’immenses chambres aux lits à baldaquin et aux larges fenêtres ouvertes sur la ligne lointaine des cimes, ou à s’allonger sur les terrasses surplombant l’à-pic pour regarder le ciel et les rapaces.
L’endroit était magnifique. Arekh avait vu bien des palais, et de plus luxueux, mais la simplicité de l’architecture, la pureté du paysage et son immensité donnaient à l’endroit un caractère magique, aérien. Parfois, marchant dans les couloirs avec seules les fenêtres pour le séparer de l’abîme, il avait l’impression de voler.
Bien sûr l’étrangeté était accentuée par le vide des lieux. Quand, quinze ans auparavant, les couloirs devaient résonner de cris joyeux, de bavardages et d’imprécations, quand les odeurs des cuisines et des parfums devaient se mêler dans la grande salle, le Palais d’Été de la dynastie d’Harabec ne devait rien avoir de bien original. Pourtant, comme un enfant devait aimer cet environnement… Arekh avait grandi dans la campagne, un pays plat et humide, fertile mais triste, où le ciel était gris. Les forêts s’y mêlaient au marais d’où les paysans du village, qui s’y aventuraient pour braconner, revenaient avec la fièvre verte qui les emportait en moins d’une semaine.
Arekh se souvint d’une conversation à laquelle il avait assisté, entre le Haut Prêtre du Temple de Fîr et une de ses maîtresses, une languissante fille des terres brunes. Le Haut Prêtre était saoul, et Arekh était chargé de rapporter à son employeur de l’époque toutes les informations possibles sur les finances du temple. Il s’était donc débrouillé pour être invité à un dîner, et avait écouté bien des discours inintéressants pour n’apprendre que des détails insignifiants qui ne lui avaient été plus tard d’aucune utilité.
Mais il y avait eu cet échange – curieux, comme des phrases d’inconnus pouvaient vous marquer, parfois. Le Haut Prêtre avait dit que les paysages dans lesquels vous avez été élevé enfant vous marquaient pour toujours. Que votre caractère, vos souvenirs, vos émotions étaient pour toujours teintés des couleurs de paysages oubliés : coucher de soleil sur la mer, pluie grise des rues sordides des cités, immensités aveuglantes des rochers rouges du désert.
Mon âme est un marais, pensa Arekh en marchant dans l’aile ouest, tandis qu’il se comparait, enfant, à une fillette aux longs cheveux noirs nattés, courant dans le couloir de marbre qu’il remontait à présent.
Marikani avait grandi avec aux yeux la beauté pure et digne des pics, l’air miroitant et violacé porteur de mirages. Qu’aurait dit le Haut Prêtre ? Quel caractère la jeune femme avait-elle formé ?
Loher et sa femme, qui ne savaient quoi faire pour honorer à sa juste valeur leur royale invitée, lui avaient offert l’intégralité du palais : toutes les fenêtres avaient été ouvertes, tous les volets retirés, les portes des chambres déverrouillées. La lumière inondait les grandes pièces, les parquets des salles de bal et de réception étincelaient, les dorures anciennes prenaient des teintes mordorées sous le soleil couchant : tout cela pour quatre voyageurs arrivés en haillons. Le palais était dans un état de propreté étonnant. À Liénor qui en avait fait la réflexion admirative, Merue avait expliqué qu’elle en faisait sa tâche quotidienne : tout au long de l’année, jour par jour, pièce par pièce, elle astiquait. Quand, au bout de deux saisons environ, elle avait fait le tour, elle recommençait.
Une manière comme une autre, sans doute, de ne pas laisser la solitude la dévorer.
Les quatre voyageurs ne se parlaient guère, et avaient choisi, sans se concerter, des chambres dans des endroits très différents du palais. Dans les tunnels, la promiscuité avait été totale et sans doute avaient-ils besoin d’espace, de silence et de réflexion. Seules Liénor et Marikani bavardaient parfois gaiement, leurs voix résonnant comme des chants joyeux dans les cours désertes, tandis que les deux jeunes femmes se rappelaient des souvenirs et des anecdotes de leur adolescence.
Les soldats avaient laissé quelques précieuses possessions, dont du mahm, cette potion faite à partir d’écorces qui combattait les infections. Mîn guérissait lentement. Il avait passé les trois premiers jours alité, les yeux fixés au plafond, perdu dans des délires inquiétants. Puis la fièvre était tombée et Arekh le rencontrait parfois, dans les salons, le regard perdu sur les fresques, ou suivant du doigt les fils d’or et d’argent de quelque tapisserie narrant une bataille oubliée. Il parlait à peine, ne faisait qu’observer, comme un pèlerin au temple.
De sa vie l’enfant n’avait vu que sa ferme, son village, le marché de la bourgade voisine, puis la prison et la galère. Cet endroit était un autre monde pour lui, et Arekh se demanda ce qui en sortirait. L’humain était une créature adaptable, mais certains décalages pouvaient être difficiles à assumer pour les esprits fragiles.
Marikani et Arekh se retrouvèrent un soir sur la terrasse principale, surplombant – comme les autres – l’à-pic sous leurs pieds. Marikani regardait le paysage, rêveuse ; elle ne sursauta pas quand Arekh s’assit sur le banc à côté d’elle.
Comme si elle l’attendait, qu’elle avait réservé le siège pour lui.
— C’est si étrange, dit-elle de cette manière abrupte qu’elle avait de rentrer droit dans les conversations. Pendant toute cette fuite, je me suis imaginée être à la fin. (Arekh la regarda sans comprendre et elle fit un geste.) À la fin… de ma vie, ou de ma carrière royale, après à peine cinq ans d’autorité réelle, et sans même avoir été officiellement couronnée. Ce qui n’aurait rien eu d’original, ajouta-t-elle après un petit moment de silence.
— Non. Bien des rois restent moins longtemps sur le trône. Vous savez que moins de la moitié des Conseillers de Reynes survivent à leur première année de nomination ?
— Pourquoi ? Que leur arrive-t-il ?
— Ils se font assassiner, dit Arekh avec un sourire froid. C’est une tradition, chez nous.
Marikani ne releva pas le « chez nous », mais un très léger mouvement du menton prouva à Arekh qu’elle l’avait parfaitement entendu.
— Même si je meurs demain, je serai donc restée en place cinq fois plus longtemps que la plupart de vos conseillers, dit-elle en souriant. C’est une consolation.
— Vous voyez, aya Marikani, la vie a des bons côtés.
La jeune femme acquiesça d’un signe de tête gracieux avant de poursuivre :
— Donc j’ai essayé de me préparer à la fin… et voilà que je me retrouve au début. Replongée là d’où je viens, mais sans les acteurs. Comme le décor d’une pièce de théâtre qui aurait déjà été jouée.
— Vous êtes née ici ? demanda Arekh.
— Oui, dit Marikani d’une voix songeuse, avant de se reprendre. Non. Enfin, presque. (Elle hésita, puis sourit.) Ma… ma mère était la nièce de Vaarikh Premier, qui a régné pendant plus de trente ans sur Harabec, au début du siècle. Quand elle a accouché, elle m’a envoyée avec ma nourrice ici, au Palais d’Été, pour y être élevée. C’est la tradition à Harabec, ajouta-t-elle en élargissant son sourire. Comme l’assassinat de vos Conseillers.
Arekh hocha la tête.
— Éloigner les enfants… Oui, j’avais entendu parler de cet usage. À cause des pestes, c’est ça ?
— Oui… le Palais Royal d’Harabec est proche de la capitale, et le climat y est très chaud et réputé malsain. Cela fait plusieurs générations que les enfants de lignée royale sont envoyés grandir loin de leurs parents, au Palais d’Été, pour leur santé. Ce qui est ironique si on pense à la suite…
Arekh se souvint d’avoir entendu parler d’une épidémie et hocha la tête.
Marikani reprit :
— Comme les grandes familles s’allient entre elles, la plupart des nobles de la cour sont de lignées royales, reprit-elle. Et ils trouvent la tradition tout à fait à leur goût. Quelle parfaite opportunité de se débarrasser de leurs enfants en bas âge pour jouir en paix des plaisirs de la cour… et ce avec la meilleure conscience du monde… Bref, il y avait ici, au Palais d’Été, des dizaines d’enfants, tous rejetons de nobles lignées… accompagnés chacun d’une nuée de nourrices, de serviteurs et de précepteurs.
— Et d’esclaves, ajouta Arekh.
Marikani se tut un instant.
— Et d’esclaves, oui, reprit-elle. Et tout ce monde vivait tranquille dans les montagnes pendant les saisons froides. En été les courtisans arrivaient pour fuir la chaleur torride des plaines.
— Bref, vous voyiez votre mère une fois par an ?
— Ma mère est morte quand j’étais très jeune, dit Marikani d’un ton léger. J’avais trois ans, je crois.
La peine ne l’étouffait pas, pensa Arekh, amusé malgré lui. Normal. Marikani avait grandi sans sa mère.
Comme si elle avait lu ses pensées, Marikani reprit :
— Ma nourrice est repartie très vite à Harabec, et j’ai été élevée par Azarîn, notre précepteur. Liénor et moi étions ses élèves préférées. Un homme d’une grande culture, et d’un esprit vraiment étonnant…
L’admiration, le respect qui perçaient dans la voix de Marikani étaient tels qu’Arekh en ressentit une pincée de jalousie.
— Un de ces bourgeois ambitieux qui croient s’élever par l’éducation, je suppose, dit-il d’un ton peu amène.
— Oh, mais que voilà un jugement acide… Croyez-vous tant en la supériorité des nobles, monsieur le galérien ?
Décidément, il n’était pas une de leurs conversations qui ne tournât à la joute politique. Arekh s’inclina un peu, conscient d’avoir perdu d’avance celle-ci.
— En vérité, il n’en est rien, aya Marikani. J’ai vécu assez longtemps pour voir dans les nobles autant de duplicité, de violence, de haine et de fourberie que dans les castes inférieures. Plus, peut-être, car l’attrait de l’argent et du pouvoir accélèrent la corruption…
— Pourtant, vous pensez que seuls les nobles devraient enseigner aux enfants de haute lignée ?
La question n’était pas innocente. Le débat faisait rage au sein des familles et du clergé. Les nobles appauvris n’étaient pas assez nombreux et la demande de précepteurs trop grande.
Arekh hocha la tête.
— C’est mon opinion, en effet. Les dieux ont créé la société en strates, comme la pierre, et ils ont leurs raisons. La stabilité de la société repose sur ces strates, il n’est jamais heureux de les mélanger. Rien de bon n’en sort jamais quand l’ordre des choses est bousculé…
— Vraiment, dit lentement Marikani. Pourtant vous dites que les nobles sont aussi corrompus que les castes inférieures.
— Ils le sont. Mais la volonté des dieux est qu’ils règnent sur les Royaumes et cette volonté doit être écoutée.
— Facile à dire et à penser, n’est-ce pas, quand on fait partie de la seule strate qui reçoit le soleil. Prêchez-vous pour votre caste, nde Arekh ?
En d’autres termes, était-il noble ? C’était la première question directe que Marikani lui ait jamais posée. Arekh secoua la tête d’un air las.
— Je n’ai plus de caste, et vous le savez parfaitement. Quelle que soit mon origine, mes actions et ma condamnation l’ont depuis longtemps effacée.
Marikani attendit en silence, comme si elle lui proposait de parler. Sur la terrasse, le vent se leva, faisant vibrer les feuilles des arbustes autour d’eux. Arekh se retournait vers elle, pour continuer la discussion, ou pour se confier, qui sait ?… quand Liénor fit son apparition à l’entrée de la terrasse.
— Marikani, dame Rhyse va mieux. Elle accepte de nous parler. Tu devrais venir…
Dans la lueur déclinante de la lune, Liénor n’était qu’une silhouette sombre et sinistre, et Arekh se rappela soudain combien il la haïssait. La lune éclairait le visage pur de Marikani et Arekh eut l’impression renouvelée que du couple de jeunes femmes, Liénor était l’ombre et Marikani la lumière, sans que rien à part une méfiance spontanée et le bleu malsain des yeux de la suivante ne donne quelque logique à cette idée.
Malgré les efforts de ses anciennes élèves, dame Rhyse avait jusque-là refusé de les recevoir, gardant sa porte fermée au verrou dans un couloir étroit du second étage de l’aile sud.
Arekh les suivit, par désœuvrement plus que par curiosité. En montant l’escalier, Liénor se retourna plusieurs fois vers lui, comme si elle s’étonnait de sa présence et lui signifiait froidement de partir, mais Arekh mit un point d’honneur à ne pas comprendre le message.
Il ne le regretta pas. C’était un curieux spectacle que cette vieille dame seule dans sa chambre étouffante aux velours écrasants. Arekh aimait les êtres bizarres, les situations qui n’avaient pas lieu d’être, les ironies de la vie : il avait l’impression que les étrangetés pathétiques de l’existence justifiaient sa méfiance envers le destin.
La chambre ne sentait pas aussi mauvais qu’il s’y attendait. Sans doute Merue réussissait-elle à s’introduire dans les lieux de temps en temps pour faire le ménage et laver de force la pauvre femme. Là encore, quel spectacle bizarre, quel sujet de tableau pour un peintre à l’esprit tordu : dans le luxe inutile d’un superbe palais vide, deux vieilles dames, deux anciennes servantes comme seule âme des lieux…
— C’est nous, dame Rhyse, vous nous reconnaissez ? dit doucement Marikani en s’accroupissant devant la vieille dame pour lui prendre la main. Liénor et Marikani. Vous nous avez appris le solfège… vous souvenez-vous ? Dans le bureau d’argent… Nous venions le soir, pour les cours, et vous nous donniez des gâteaux au miel…
Le regard vide et bleu de la vieille préceptrice contempla les deux jeunes femmes, l’une après l’autre, sans qu’aucun son ne sorte de sa bouche.
— Allons, dame Rhyse, je suis certaine que vous vous souvenez, répéta Marikani avec encore plus de douceur. Nous sommes venues vous rendre visite… Un long voyage, avec beaucoup de péripéties inattendues, ajouta-t-elle avec un sourire à l’attention des deux autres, mais enfin nous sommes là. Ne voulez-vous pas nous parler ?
De nouveau, le silence, mais il sembla à Arekh que les yeux de la vieille dame était maintenant plus attentifs.
— Comment allez-vous ? Êtes-vous bien traitée ici ? Merue vous donne-t-elle assez à manger ?
— Merue est une bonne fille, dit soudain la vieille dame d’une voix traînante. Merue fait des bons gâteaux.
Liénor sourit à son tour, et de manière étrange et lente, la conversation s’engagea sur la cuisine, sur la qualité des plats. Marikani, dont la mémoire était étonnante, se rappelait les noms de tous les cuisiniers de son enfance… et dame Rhyse et les deux jeunes femmes en vinrent à parler des talents de tel ou tel esclave pour le poulet à la citronnelle et aux épices, des repas inoubliables servis sur les terrasses pendant l’été, quand la cour arrivait d’Harabec, des festins où les gâteaux et les crèmes aux fruits faisaient des pyramides sur les tables en bois sculpté, où les relations avec l’Émirat étaient assez bonnes pour que l’intendant fasse descendre des pics du nord des quantités de glace avec laquelle il réussissait à créer des sorbets et des desserts fabuleux.
Arekh s’assit sur le lit couvert d’une courtepointe aux teintes passées et laissa son esprit dériver, bercé par les descriptions qui semblaient sortir d’un conte ou d’un discours aigri des Claesens, les membres d’un peuple qui faisait profession d’austérité – sans guère l’appliquer, d’ailleurs. L’air parfumé qui entrait par la fenêtre ouverte sentait la forêt. Arekh perdit le fil de ce que disait dame Rhyse et sourit. Oui, il se méfiait du destin, mais la volonté des dieux était bien étrange, qui l’avait mené de l’eau de la galère sous les lambris de cette pièce, où des voix féminines modulées parlaient d’eau d’orange et de roses en sucre…
Soudain, il y eut un changement net dans la musique de la conversation. Une cassure, une brisure de ton, quelque chose d’imperceptible pour une oreille profane mais qu’Arekh savait reconnaître. Il ne bougea pas, pas un trait de son visage ne frémit ; rien dans son expression ne trahit qu’il avait remarqué quelque chose. Ses yeux continuèrent à contempler le ciel nocturne, sa main à caresser distraitement la courtepointe. Il sentit le souffle des deux jeunes femmes se retenir un instant.
Liénor et Marikani n’étaient pas dans son champ de vision, pourtant Arekh sentit qu’elles le regardaient.
Il ne bougea pas, et leur respiration reprit, tandis que la vieille dame continuait à parler de sa voix rauque et enfantine de dîners et de servantes depuis longtemps enterrées.
Les doigts d’Arekh jouèrent sur la courtepointe. Qu’avait dit dame Rhyse ? Elle avait prononcé une phrase et les deux jeunes femmes qui commentaient gaiement s’étaient soudain interrompues, il y avait eu cette tension, cette gêne et le regard qu’Arekh était certain qu’elles lui avaient jeté.
Qu’avait-elle dit ? Arekh tenta de se souvenir. Impossible, il ne faisait pas attention.
— Hélas, il a été tué pendant la révolte, disait dame Rhyse à cet instant. Exécuté comme les autres. Dommage, quand même, un si bon cuisinier.
De nouveau, Liénor et Marikani se tendirent ; Liénor se leva et posa sa main sur l’avant-bras de dame Rhyse, comme pour la faire taire.
Cette fois, Arekh leva les yeux.
Il y eut un moment de silence, puis Marikani retira doucement la main de Liénor.
— Nous n’avons rien à cacher, dit-elle, les yeux fixés sur Arekh. Arekh sait qu’il y a des rébellions d’esclaves, celle-ci ne le choquera pas plus qu’une autre…
— Que s’est-il passé ? demanda Arekh.
Marikani eut un geste amer.
— Que voulez-vous qu’il se passe ? Il y avait une bonne centaine d’esclaves, ici. Plus d’hommes du Peuple turquoise que d’hommes libres… Les habitants du Palais étaient principalement des femmes et des enfants. Alors, les esclaves avaient beau être enchaînés, des idées leur sont venues. Ils étaient loin de tout, ils se sont dit qu’il était possible de vaincre. Ils ont tout préparé, et ils auraient sans douté réussi si…
— Si ?
— S’ils n’avaient pas été trahis. L’un d’entre eux a parlé. L’intendant a fait venir des troupes ; ils ont jeté les meneurs au cachot, et les ont torturés à mort. Puis ils ont pris les cinquante esclaves les plus vigoureux, ils les ont enchaînés dans la cour, devant tous les habitants du Palais… et ils leur ont tranché la gorge. Comme ça… alors qu’ils étaient à genoux, les mains derrière le dos…
Arekh ne ressentit aucune émotion pendant le récit. C’étaient des esclaves, ils voulaient se révolter, ils devaient savoir à quoi s’attendre. Il était normal de se débarrasser des meneurs et de faire un exemple des autres. Mais il n’était plus un enfant. Marikani devait être une petite fille quand elle avait assisté au spectacle.
La scène avait dû la marquer de manière profonde.
Arekh eut soudain l’impression de comprendre une part de Marikani qui lui échappait jusque-là. Oui, elle avait été marquée, cette part émotive qu’elle revendiquait avait dû être blessée au fer rouge par ce souvenir…
— C’était avant l’épidémie ? demanda-t-il. Quel âge aviez-vous ?
— Cinq ans. Le sang coulait en rigole dans la cour tandis qu’ils les tuaient un par un. Des esclaves enchaînés. Je ne supporte pas de voir mourir des gens enchaînés.
Elle le regardait encore, et Arekh soutint son regard, lisant dans les pupilles brunes de la jeune femme la réponse qu’elle lui offrait, la réponse à toutes les questions qu’il avait posées pendant la première partie de leur voyage.
Elle ne supportait pas de voir mourir les gens enchaînés.
— L’épidémie est venue après, en effet, reprit Marikani avec un sourire étrange. Emportant neuf personnes sur dix dans le palais, ou plus encore peut-être. Liénor et moi étions parmi les rares survivantes. Puis ils ont fait venir de nouveaux serviteurs d’Harabec…
Liénor recula, s’appuya contre le mur et Arekh vit qu’elle était d’une pâleur de craie. Si pâle, avec ses yeux aux reflets si bleus…
Pourquoi ? Le souvenir du massacre ? De l’épidémie ? Non, cette pâleur était de la peur.
Arekh connaissait la peur. Il en sentait l’odeur.
La nuit passa, mais la magie du Palais s’était évanouie. Comme si elles l’avaient senti, Liénor et Marikani commencèrent à préparer leur départ. La seule solution maintenant était de redescendre les montagnes pour atteindre une des Cités Libres, et de passer ensuite à Harabec.
Mais les Cités Libres étaient très proches de l’Émirat. La tentation serait grande pour un traître de les livrer.
Ils en discutèrent longuement, tous les trois, autour d’une soupe sur la table de la cuisine où les servait Merue.
— Notre meilleure chance est la Cité des Pleurs, dit Marikani. Nous avons toujours entretenu d’excellentes relations commerciales avec la ville…
Elle ne paraissait pas très convaincue. Si les relations commerciales entre la Cité des Pleurs et Harabec étaient bonnes, celles entre la Cité et l’Émirat étaient encore meilleures…
Mais ils n’avaient pas le choix. Tous les passages, toutes les routes, tous les cols devaient être à présent surveillés. Il leur fallait une protection politique.
La veille de leur départ, Marikani et Liénor rassemblèrent des provisions et mirent des vêtements de marche, ainsi que de bonnes chaussures. Merue et Loher avaient le cœur brisé de les voir s’en aller ; Arekh comprit que l’arrivée de leur princesse et l’intimité relative qu’ils avaient vécu avec elle seraient sans doute le souvenir culminant de leur vie. Ils remplirent les sacs, mettant un peu de leur âme dans chaque tranche de viande séchée.
Quand l’horloge sonna minuit, chacun s’était retiré dans sa chambre.
Arekh attendit que tout soit silencieux, sortit de la sienne et monta au deuxième étage interroger dame Rhyse.
Il y avait quelque chose, et ce quelque chose concernait Liénor, il en était persuadé.
Marikani avait fait un bon travail de diversion avec la révolte d’esclaves, mais on ne trompait pas Arekh si facilement. Le mensonge, l’information, les secrets étaient son métier.
Dame Rhyse était réveillée et ses yeux aveugles fixaient la fenêtre, comme si les lunes l’appelaient à travers ses paupières mortes. Elle répondit à Arekh quand celui-ci lui parla, mais ne fit que délirer… un délire absurde et mélancolique parlant de jours d’une gloire perdue, d’enfants chéris et disparus, de leçons, de musique, de ménage, d’intrigues de cuisine. Arekh n’y trouva rien et faillit abandonner. Il avait prononcé le nom de Liénor cinq à six fois sans réaction…
La septième fut la bonne.
— Que pensez-vous de Liénor ? répéta-t-il.
Et soudain, les yeux blancs de la vieille femme le fixèrent, et une main osseuse serra la sienne.
— Azarîn, mon amour, pourquoi es-tu parti ?
Arekh eut un frisson involontaire tandis que la vieille femme approchait son visage du sien. Sa peau sentait le citron, le savon noir, le parfum doux et écœurant de la vieillesse.
— Prends mes lèvres, j’ai tant besoin de toi… Oh, prends mes lèvres, mon amour, pourquoi es-tu donc parti ?
Arekh recula très légèrement, puis, ému sans savoir pourquoi, il caressa la main de la vieille femme.
— Je suis ici.
— Mais la cour t’attire, tu en as toujours rêvé. Pourquoi as-tu fait cela ? C’est si dangereux. La petite est morte, la petite est morte, et l’esclave est marquée.
— L’esclave ? Marquée au fer ?
— Ils sont morts, tu te souviens ? Comme tu tremblais de colère, quand tu l’as prise sous ta protection. Mais sa famille la reconnaîtra… Ils sauront ce que tu as fait… Tu écris de si beaux poèmes, ne veux-tu pas en écrire un pour moi… ? Sur la flamme et l’eau…
— Ils sauront ce que j’ai fait ? Que crains-tu, Rhyse ? Dis-moi…
— Une esclave est marquée par les dieux, et l’échange est un blasphème… Elle ne sait toujours pas jouer de la flûte, malgré tous tes efforts. Je sais que tu l’aimes, plus que moi peut-être…
— Je l’aime ? répéta Arekh. Qui ?
— Sa famille saura ce que tu as fait. Ils n’admettront pas une esclave en leur sein. Elle est intelligente, mais la malédiction luit dans ses yeux… les dieux l’ont marquée…
— Marquée ?
— Je ne suis pas marquée, dit la vieille femme avec un rire coquet. Ce sont des taches de rousseur. Tu aimais les embrasser… Te souviens-tu ? Azarîn, mon amour, je veux ta peau contre la mienne… Si tu m’embrassais, comme avant ? Je t’en supplie, mon amour, embrasse-moi…
Arekh se leva brusquement… non par dégoût, mais par émotion, peut-être. La mélancolie l’envahit et il se sentit saisi d’un regret d’une profondeur qui le surprit. Oui, il n’avait pas rêvé, il y avait bien quelque chose, mais toutes les intrigues, tous les mystères devenaient soudain secondaires comparés à l’infinie tristesse de cet amour mort qu’il avait dérangé, réveillé, par sa voix et son contact.
Il s’en voulut de sa sensiblerie et descendit l’escalier.
Le voyage fut entamé sous d’excellents auspices. Il faisait beau et malgré les dangers qui les attendaient, le fait d’avoir des habits secs, des chaussures confortables et des provisions dans le sac leur mettait une certaine joie au cœur.
Trois jours plus tard, après un trajet sans histoires, ils atteignirent les premiers villages qui attestaient de leur retour à la civilisation. Ils passèrent une nuit chez un fermier, puis continuèrent, traversant le col qui les ramenait vers l’est et le danger. Ils avaient craint des soldats, mais il n’y avait personne, du moins personne qu’ils n’aient pu repérer.
Le sentiment de sécurité d’Arekh s’affaiblissait à chaque pas vers l’est. S’il avait été l’émir, il n’aurait pas cru ses ennemis morts simplement parce qu’ils avaient disparu dans un labyrinthe de roche et d’eau. Oui, s’il avait été l’émir, il aurait posté des espions dans chaque village, sur chaque sentier, il aurait promis des récompenses au premier qui lui apporterait des informations…
Ils comprirent que l’émir avait en effet employé cette stratégie dès qu’ils mirent le pied dans le village suivant, à deux jours de marche de la route du sud, de la Cité des Pleurs et du Joar, le fleuve qui la traversait. Le premier paysan qu’ils rencontrèrent se figea légèrement à leur vue, puis ne leur adressa que quelques paroles avant de s’éloigner sur la route. Quand ils arrivèrent aux premières maisons, les yeux se détournèrent et les conversations s’arrêtèrent brusquement.
Ils discutèrent de la marche à suivre sans s’arrêter, Marikani ne voulant pas perdre une minute, pour prendre de vitesse d’éventuels messagers. Ils étaient repérés, cela ne faisait aucun doute, mais que devaient-ils faire maintenant ? Changer de chemin, c’était une nouvelle fuite, sans doute une nouvelle poursuite, à laquelle ils n’échapperaient peut-être pas.
Ils décidèrent de se hâter, priant pour arriver sous la protection du bourgmestre de la Cité des Pleurs avant que les soldats ne les rejoignent.
Une lieue avant d’atteindre la frontière de la Cité, ils virent un groupe d’hommes derrière eux. Des paysans, qui disparurent vite, mais qui s’étaient laissés apercevoir comme pour montrer que tout retour était impossible.
Puis ils descendirent une dernière colline et aperçurent les flots bouillonnants du Joar.
Ils n’étaient plus seuls.
Un groupe de cavaliers de l’émir les observait au nord. Sur un pont, une délégation de nobles habillés des couleurs de la Cité des Pleurs attendait.
À côté, sur l’eau du fleuve, une barge flottait.
Et tous les regards étaient fixés sur eux.
— Qui sont ces gens ? souffla Mîn.
Marikani lui prit gentiment la main.
— Ne t’inquiète pas. Tout va bien se passer.
Ils descendirent lentement la colline.